De Gaillon à l'Aviation : le PA Open

De Gaillon à l'Aviation : le PA Open

En mars 2011, Mizar participait au regretté PA Open. Cet événement permettait aux académiciens de s'affrontait autour des tables de l'Aviation Club de France. L'ancien coach vous partage le compte rendu de son tournoi (écrit en mars 2011).


De Gaillon à l'Aviation : le PA Open (avril 2011)


Vendredi 8 avril, il est 14h43 (et 21 secondes). Je m'apprête à disputer le premier Poker Académie Open (buy-in de 250 €), qui a lieu à l'Aviation Club de France et réunit 250 joueurs. Je fais mon Phil Helmuth en arrivant près de trois-quart d'heure en retard au day 1B. Ce tournoi est l'occasion de rencontrer de nombreux académiciens et se déroulera d'ailleurs dans une ambiance très bon enfant. A ma table, je reconnais aussitôt Ronaldinho, l'un des coachs PA. Entre lui et moi est assis un autre Académicien, Totoc, qui joue sur la NL400 du réseau Ongame. 

 

Au bout de quelques minutes, je vois Eloi se lever de la table derrière moi, le visage rubicond. Je commence à connaître Eloi, ce n'est jamais bon signe. Il me confirme être le premier académicien sorti. Peu de temps après, on entend à nouveau un croupier brailler "Un sortant !". Jérôme se lève, sous les huées du public. Deux des piliers de Poker Académie quittent le tournoi prématurément, c'est un peu toute la maison qui tangue. Heureusement, la veille lors du day 1A, Nico avait terminé parmi les chip leaders. François Tardieu s'était également qualifié pour la deuxième journée. Jérôme me confie à ce sujet qu'il a vu Stochastic passer les cinq dernières heures avec 10 BB. Une performance passée totalement inaperçue, mais qui mérite notre respect à tous.

 

Pour les trois cash gameurs online que nous sommes, Ronaldinho, Totoc et moi, un tournoi live est un long chemin de croix. C'est un peu comme se coltiner d'une traite l'intégrale de la série "Louis la Brocante". Cela peut sembler interminable... Pour tous, la première journée commence à 14h et se termine à 2h du matin. Ce qui nous fait, si l'on retranche les différents breaks, environ 10 heures de Full Ring live ininterrompu. Ronaldinho va rapidement tromper son ennui en jouant au... poker sur son Iphone. Totoc, lui, rêvasse en caressant langoureusement sa barbichette. Quand à moi, je compulse fébrilement sur mon téléphone le leaderboard du Masters d'Augusta et surfe sur les sites d'informations. Bref, les joueurs PA sont totalement dans leur tournoi ! 

 

Je passe le temps en réussissant quelques 3-bet light, ici où là. Dont un contre Ronaldinho. Je suis ému, c'est un peu un rêve de gosse qui se réalise. "Je voulais te 3-bet light au moins une fois dans ma vie", confesse-je à Ronnie. Lequel me réponds par un petit sourire taquin. Mais il y a quelques chose dans son regard qui me laisse à penser que je ne perds rien pour attendre. Je sens que je vais prendre cher pour ce coup d’esbroufe, mais je ne sais pas encore comment et combien. Comme le précise le dicton, la vengeance est un plat qui se mange froid. Il me faudra attendre vingt-quatre heures pour en avoir confirmation.

 

Au bouton, je 3-bet une jeune femme avec . Sur un flop , j'opte pour un continuation bet standard après le check adverse. Elle me paie. La turn, un , ne m'empêche pas d'envoyer une seconde salve. Après un semblant d'hésitation, elle me paie. Je la vois sur TT, 88 ou AJ ici. Je suis déjà en train de me demander si je vais balancer un troisième barrel, chose que je vais faire régulièrement dans cette configuration. Le seul problème est que mon image à table est déjà quelque peu dégradée. A la river, un me simplifie grandement la tâche. Elle check, je mise. Elle tank près d'une minute trente avant de me payer. Je montre ma main et la moitié de la table me regarde, interloquée. "On surrelance avec sur Poker Académie ?", lance l'un des joueurs. J'ai envie de répondre que de toute façon, les tournois, c'est que du bol, mais par respect pour ma malheureuse adversaire, je me contente d'un petit sourire poli..

 

On me change de table et j'atterris à la place de Bigbox, qui vient de se faire éliminer. Je me retrouve nez-à-nez avec une charmante naïade, qui reluque pendant de longues secondes mon écusson Team Poker Académie. "Je gagne un tee-shirt si je vous élimine ?", me lance-t-elle avec le sourire de Betty Boop. "Vous voulez que je vous en dédicace un", lui rétorque-je, avec le même sourire que Matt Dillon dans Mary à Tout prix. "Oh oui, oh oui", minaude-t-elle aussitôt. Tiens, une ouverture Mizar ? Une ouverture à la Jean-Claude Dusse en fait, puisque quelques minutes plus tard, un quidam viendra enlacer et embrasser langoureusement la belle.

 

Il est 23h30. Je me lève et demande au floor de zapper sur Canal+ Sport. La retransmission du Masters d'Augusta va commencer. Depuis plus de deux heures au moins, c'est de l'escrime qui passait sur les écrans muraux de l'ACF. Je n'ai jamais bien compris ce sport. En gros, on voit deux types en blanc casqués agiter n'importe comment leur épées, puis lever les bras victorieusement en même temps, l'air de dire : "c'est moi, c'est moi qui l'ai touché preums !". Le téléspectateur quand à lui, devant sa télé, ne voit que dalle. J'avais envoyé une lettre à la Fédération Française d'Escrime il y a quelques années à ce sujet. Je leur avait suggéré d'obliger les participants à enlever leurs casques et leur tenue blanche, histoire de rendre le spectacle plus télégénique et de réduire considérablement les cas de litige. Une giclée de sang ou un gars qui s'écroule en hurlant permettrait de déterminer bien plus facilement qui a été touché en premier. Une lettre restée à ce jour sans réponse. Qu'ils ne viennent pas ce plaindre après si leur sport ne fait qu'un audimat misérable...

 

Pendant ce temps, je continue à monter les jetons de façon assez linéaire. Soudain, mon sang ne fait qu'un tour. Quelqu'un a zappé sur Fashion TV, au moment où Tiger Woods s'apprêtait à putter. Certes, le défilé de maillot de bain proposé n'est pas inintéressant en soi, et attirerait toute mon attention en temps normal. Mais là, c'est le Masters sacrebleu ! Je jette ma paire d'As et me précipite furibard voir la caissière, qui détient normalement la télécommande. En cas de refus de sa part, je suis prêt à faire un esclandre et à demander à voir Bruno Fitoussi. Mais la caissière s'exécute aussitôt tout en balbutiant quelques excuses. Bon, ça va pour cette fois...

Je termine ce day 1 à 135 000, dans le Top 10 au classement.

 

Le lendemain, je débute le day 2 tambour battant et à l'heure. Je suis celui qui a le plus de jetons à ma table et relance les trois premières mains alors que nous ne sommes encore que six autour du croupier, retardataires oblige. Sur la troisième main, mon adversaire paie hors position ma relance avec . Sur un board , je place un continuation bet. Mon adversaire insta call. La turn, un , offre une quinte possible sur le board. Mon adversaire check, je balance un deuxième barrel et il insta call. Je ne connais pas ce joueur mais j'ai un tell classique ici. Ses insta calls ici sont une preuve de faiblesse. Un gars avec une grosse main va la plupart du temps, soit relancer, soir réfléchir un minimum de temps sur la marche à suivre ou pour simuler de la faiblesse. La river apporte un , qui offre une couleur possible. Mon adversaire fait cette fois-ci mine de réfléchir et d'hésiter à miser, avant de checker. Là encore c'est un tell classique. Un joueur qui fait ça à la river avant de checker, souhaite très souvent représenter de la force, histoire de dissuader son adversaire de miser et voir le showdown gratuitement. Je ne me fais pas prier et en rajoute une troisième couche. Mon adversaire insta paie, presque debout sur la table. Zut, me serais-je royalement planté dans ma lecture ? Mon adversaire retourne fièrement... , comme s'il avait touché les nuts avec ses deux petites paires. Je suis scotché. Soit le gars est un génie et ma gravement outplayé. Soit c'est un fish. Je découvrirai rapidement que la deuxième option est la plus probable car mon bourreau jouera par la suite plus d'une main sur deux et suivra jusqu'au bout du monde avec n'importe quelle paire ou ventrale touchée.

 

En attendant, je suis retombé très vite à 105 000. J'essaie de positiver en me disant qu'avec l'image de déglingo que j'ai désormais à table, il serait judicieux de toucher quelques belles mains. Les dieux du poker ont l'oreille qui traîne puisque je reçois, le coup suivant, un sympathique au hi-jack. Le gars au SB serait-il excédé par mes relances preflop systématiques ? Toujours est-il que les tapis vont valser alors que, de mémoire, au moins 80 BB sont en jeu. Mon adversaire, qui me couvre légèrement, retourne... ! La logique est respectée et je double mon tapis, devenant ainsi sans doute à ce moment précis l'un des chip leaders du tournoi. Je l'ignore encore, mais ce sera là mon momentum, comme disent les Américains.

 

J'ai joué une douzaine de tournois lives depuis un peu plus d'un an et le scénario s'est étrangement souvent répété. Le premier jour, je touche pas mal. La réussite est de mon côté et je profite, ici où là, d'erreurs de gars qui jouent de la même manière 200 BB deep ou 20 BB deep. Le deuxième jour, et surtout les quelques heures précédant la bulle, je subis une traversée du désert au niveau des cartes qui ferait passer le Ténéré pour le Jardin des Hespérides. Je finis souvent ces journées avec une crampe au niveau du popotin, tellement je suis obligé de serrer les fesses. Ce PA Open ne fait pas exception à la règle. A tel point que j'ai l'impression de jouer dans un remake d'Un jour sans fin, vous savez ce film avec Bill Murray où le type se réveille tous les matins et vit à chaque fois la même journée. 

 

Je fais la connaissance de SPSZen, qui a gagné un package pour le tournoi lors du dernier podcast avec Bruno Fitoussi. SpsZen atteindra la table finale du tournoi et finira meilleur académicien, avec une honorable 9e place. Bravo à toi !. Ou plutôt GG mec, comme disent les jeunes sur les forums de poker, et histoire de ne pas passer pour un gros ringard.

 

Mon tapis se fait grignoter dangereusement par les antes et par les blinds qui, sans pitié, continuent d'augmenter. L'arrivée des blinds entame désormais de 10 à 15% mon stack. Pour la première fois du tournoi, je passe en dessous de la moyenne. Le floor fait casser notre table. Je tire un siège et une table qui me fait arriver pile poil UTG au moment où le coup se termine. Mais on ne me surnomme pas le Renard du désert pour rien. Je fais mine de me tromper de table et m'assois à celle d'à côté. Avant de me rendre compte - oh quel distrait je suis ! - de ma méprise. Je me lève et fait tomber maladroitement quelques jetons de mon rake. Je ramasse ces petits ronds avec la même souplesse qu'Agecanonix dans "Astérix", et me dirige vers ma "vraie" table avec la même foulée que Kirk Douglas lors des derniers Oscars. Je m'assois alors que la grosse blind vient d'être transférée à mon voisin de gauche. L’œil torve, celui-ci me lance un "bien joué, tu t'es bien débrouillé". Poker face oblige, je le regarde avec étonnement, l'air de dire : "Mais de quoi me parles-tu ?". Avant de baisser lamentablement la tête vers mes chaussettes, tel un gamin qui s'est fait surprendre en train de piquer un bombeck.

 

Je réussis un bluff basoulesque face à deux adversaires, ce qui me permet de rester un temps au dessus de la ligne de flottaison. Cela fait maintenant plus de 5 heures que l'on joue et la batterie de mon Iphone donne des signes de fatigue. Je subtilise le dernier numéro de "Challenge" à Iannis (Bigbox), qui fait le coverage avec Sir Mafioso. Je me lance dans la lecture d'un portrait de François Hollande. Après tout, il faut bien passer le temps. Je fais remarquer à Sirmaf et à Iannis que sur les photos, François à exactement la même tête à 33 ans qu'à 57 ans ! Vous pouvez vérifier à l'occasion sur le dernier "Challenge", c'est assez saisissant !

 

Je suis transféré à une autre table et suis d'entrée assez décontenancé. Il y a là trois académiciens, Degun, SSSeebb et... Ronaldinho, que je n'avais pas revu depuis la veille. Mais surtout l'ambiance à cette table est surréaliste, anachronique et pour le moins festive. A ma gauche, un sexagénaire moustachu, régulier de l'ACF, fredonne des chansons du XIXe siècle. A ma droite, le sosie officiel de Serge Lama déclame : "Je suis malaaaade, terriblement malaaade... ". Entre les deux, Robert Cohen (le futur vainqueur du tournoi) balance ponctuellement une ou deux vannes salaces, qui feraient passer Jean Roucas pour Edouard Balladur. La décence et ma mémoire défaillante m'empêchent de vous reproduire en détail ici la totalité de ses envolées lyriques. Je me souviens néanmoins d'un coup où un joueur demande à l'autre s'il a une grosse paire. Et Robert, de s'inviter illico dans la conversation en lançant un tonitruant "En tout cas, moi j'ai une grosse queue !". 

 

Je demande au floor si l'on peut me changer de table. Il faut dire qu'avec l'ambiance qui règne, j'ai peur qu'à tout moment un joueur ne fasse tourner les serviettes en entonnant "Le petit bonhomme en mousse". Je redoute que Ronaldinho se prenne au jeu et se mette à smurfer sur la table en calbute. Je crains que Degun, notre Marseillais, ne s'immole avec l'écharpe de l'OM, tout en vociférant : "Paris, Paris, on t'enc..." Degun ne sait-il pourtant pas, ou ne veut-il pas savoir que la Coupe d'Europe gagnée en 1993 par son club a été le fruit d'un arrangement entre Tapie et Berlusconi ?

 

Je réussis un bluff à la river contre Michel Cohen, après que celui-ci ait osé me donk better au flop. J'ai horreur de me faire donk better, j'y vois comme un manque de respect pour le relanceur initial, confesse-je à Serge Lama. Ce coup me permet de sortir la tête de l'eau et de respirer un coup, peu avant que la bulle n'éclate. Serge me confie qu'il n'est autre que c4ash1no sur Poker Académie. Très sympathique, nous ferons un peu plus ample connaissance avec lui, Nico et moi, lors du dîner entre académiciens qui se tiendra pendant le dinner break.

 

La bulle éclate quelques minutes avant ce fameux dinner break. Nous ne sommes maintenant plus que 23 et je suis l'un des trois ou quatre plus petits tapis. Les 23-27es touchent 280 €. On bascule à 595 € à partir de la 22e place. Peu avant de me restaurer, je passe un petit coup de fil à Mme Mizar, pour lui dire de ne pas m'attendre ce soir. Je lui explique que j'ai fait un bénef de 30 € pour l'instant, mais que je risque fort d'en rester là car je vais devoir rapidement prendre des risques et doubler si je veux rester en course pour la...

-"Quoi?! On ne t'as pas vu pendant deux jours, tout ça pour 30 euros ?!", m'interrompt-elle, cinglante, au téléphone.

-"Bah, euh... en fait, si j'arrive à gratter une place supplémentaire, je gagne 345 euros de plus", parviens-je à balbutier.

-"Ce serait préférable", me rétorque-t-elle, glaciale, peu avant de raccrocher.

Je m'éponge le front avant de rejoindre au restau mes camarades de PA. Mine de rien, j'ai la pression. J'ai l'impression d'être dans la peau de David Trézéguet avant son tir au but en finale du Mondial 2006.

 

Le jeu reprend une heure et demi plus tard et l'on est huit à table. Les minutes s'égrènent et aucun joueur ne veut sauter. Lors des cinq premiers coups, le 8 doit être la carte la plus haute que je reçois. UTG, je découvre . Les blinds arrivent à grand pas et vont manger 20% de mon stack. Il doit me rester à peine 8 BB. Mon tapis va descendre en dessous du seuil limite où il ne sera plus dissuasif, et où il me faudra non pas doubler mais tripler pour revenir dans le coup. C'est donc le moment où jamais pour balancer la sauce. Oui mais... J'hésite quelques secondes et envisage lâchement de folder, histoire d'essayer d'arracher la 22e place. Je me ressaisis rapidement. Il est hors de question de la jouer petit b... J'annonce tapis. Au cut-off, Ronaldinho décide de me payer et retourne... . Ce gros chattard avait bien préparé sa revanche depuis la veille. Il me crucifie assis. KK est la pire main pour moi, j'aurais même préféré voir AA en face ! Le miracle n'a pas lieu et je quitte piteusement l'ACF quelques minutes plus tard.

 

Comment vais-je pouvoir annoncer cela à Madame Mizar ? Je me console en me disant qu'à cette heure déjà avancée, elle dort peut-être et que je vais pouvoir mater le troisième tour du Masters d'Augusta. Je m'acquitte des 21,90 € du ticket de parking de la rue de Berry. Somme qui ampute au passage de 68,3% les bénefs de mes deux journées. Je prends un autre bad beat quelques minutes plus tard en empruntant nonchalamment le boulevard Poniatowsky. Une artère qui est passée de trois à une voie à cause des travaux pour le tramway et qui longe la Foire du Trône. Un samedi soir, c'est un move de fish de ma part puisque je vais mettre 25 minutes pour avancer de 200 mètres.

 

J'arrive enfin à destination. J'entre sur la pointe des pieds et ouvre délicatement la porte de la chambre. Ouf, elle dort. Décidément, les nuits d'un joueur de poker sont difficiles...