La mise de protection en cash game

La mise de protection en cash game

A travers la présentation d'un cas d'école, Freudinou vous propose une étude détaillée sur la mise de protection en cash game, concept souvent mal compris des joueurs.
 


INTRODUCTION

Certains concepts au poker ont le don de semer la confusion et la mise de protection, parfois renommée mise en value protection, est certainement l’un d’entre eux. A commencer par son appellation qui semble contradictoire. En effet, miser est de prime abord un acte conquérant, nous sommes l’attaquant, nous somme hardis ! Tandis que la protection nous renvoie plutôt à une position de défenseur et à notre caractère parfois pleutre sur les tables. Nous vous proposons une discussion sur les raisons de cette mise et ses contradictions.


PRESENTATION D'UN CAS D'ECOLE

Nous sommes au bouton avec en NL 100 et nous ouvrons à 2,5 €. La big blind, un joueur régulier correct de la limite nous paye avec une range assez large, autour de 40 % des mains. Le flop est et le pot fait 5,5 €. La big blind check et c’est à nous que revient l’action. Nous réfléchissons à la possibilité de miser 1,8 €, soit un tiers du pot. Vous avez sûrement entendu dire qu’au poker, il faut toujours se poser la question de la raison de notre mise. Faisons le processus de raisonnement (thinking process) ensemble en nous posant les questions de base :


Pouvons-nous miser en value ? 

Miser en value consiste à avoir la meilleure main et se faire payer par une majorité de mains moins bonnes.* Ici, nous avons une paire faite et par conséquent probablement la meilleure main. Néanmoins, quelles mains moins bonnes vont nous payer ? Des paires inférieures comme 33 ou A2s, quelques mains à backdoors comme certainement, mais même en admettant cela, une fois payé nous serons toujours derrière notre adversaire en terme d’équité** : nous ferons face à des paires globalement meilleures que nous sans compter les monstres.

Conclusion : nous ne pouvons pas miser en value.


Pouvons-nous miser en bluff ?

Un bluff au poker consiste à faire folder une main plus forte que la nôtre. Quelle main meilleure que la nôtre pouvons-nous faire folder dans ce coup ? Aucune ! Il est peu probable qu’un 7 ou mieux nous fasse l’honneur d’abandonner face à notre mise, même en faisant un regard menaçant derrière notre écran…

Conclusion : nous ne pouvons pas miser en bluff.

Puisque nous ne pouvons ni miser en value, ni en bluff, nous pourrions penser à checker pour jouer la showdown value, autrement dit, tenter d’aller jusqu’à l’abattage avec une main qui reste tout de même assez forte en terme d’équité. Retenez que 66 possède environ 55 % à 60 % d’équité suivant la range adverse dans ce genre de situation avant toute action au flop. Fin de l’analyse ? Pas tout à fait…


NOTRE MAIN EST-ELLE VERITABLEMENT UNE SHOWDOWN VALUE ?

Pour être qualifiée de showdown value, notre main doit avoir une certaine valeur à l’abattage. Autrement dit, elle doit pouvoir battre une portion raisonnable de la range adverse à la river, mais encore faut-il qu’elle puisse voir ce fameux abattage. Or, c’est bien là que se situe le problème. Examinons les difficultés que pourrait affronter notre main si nous checkons au flop :

  • Les mains sans aucune valeur de l’adversaire ont plus de valeur qu’on ne le pense

Prenons une main comme 98o, une des plus mauvaises mains que notre opposant pourrait avoir payé préflop. Si nous checkons jusqu’à la river, cette main repassera devant notre paire de six environ 28 % du temps, de même que QJo. Q4s 16,5 % du temps et A5s 18 % du temps. Et des mains de la sorte, il y en a énormément dans la range adverse, souvent plus de la moitié. Notre paire est donc fragile face à de très nombreuses mains qui apparaissent pourtant comme assez faibles de prime abord. Elle se fera repasser devant d’ici la river régulièrement même si ça ne sera pas la majorité du temps.

  • Le runnout (les cartes à venir) peut nous faire prendre de mauvaises décisions avec un peu d’aide…

S’il ne s’agissait que de laisser réaliser l’équité de certaines mains jusqu’à l’abattage, nous pourrions envisager de checker et accepter notre sort qui ne serait pas si désagréable puisque nous gagnerions tout de même la majorité du temps. Sauf que notre adversaire n’a peut-être pas prévu le même plan…En réalité, dès que celui-ci va agresser, il va être difficile d’emmener la main à l’abattage. Par exemple, si une Q tombe à la turn, quelle est la bonne décision à prendre en cas de mise adverse ? Difficile à dire sans une solide lecture (reads) sur l’adversaire. Peut-être vient-il de toucher sa Q ou peut-être pas…Vérifier semble périlleux tout comme folder semble être une option assez faible (weak). Bien malin celui qui saura prendre la bonne décision ici et c’est pourtant une situation qui va survenir régulièrement.

Conclusion : notre main a de la valeur à l’abattage suivant le bon vouloir de notre adversaire et du runnout. 


QUEL EST NOTRE PLAN LE PLUS SOLIDE ?

Jusqu’ici nous avons conclu que notre main ne pouvait être ni misée en bluff, ni misée en value tout en ne pouvant être véritablement checkée pour aller à l’abattage. Devons-nous simplement l’abandonner, considérer une main avec plus de 50 % d’équité comme une vulgaire main à jeter au risque de rejoindre le royaume des pleutres à tout jamais ?

C’est alors que nous nous posons cette question simple en envoyant valser toutes les conventions : « Ouais mais miser c’est EV+ ou pas ? ». 

Si nous résumons, miser dans cette situation sera EV+ (gagnant sur le long terme) si notre adversaire fold plus de 25 % du temps sur notre mise, c’est à cette fréquence qu’a besoin de passer une mise de un tiers du pot pour faire un profit immédiat. Corolaire : notre adversaire doit défendre 75 % de sa range pour nous empêcher de faire ce profit. Le peut-il ? En réalité, même en étant très curieux, c’est-à-dire en payant toutes ses paires ainsi que ses hauteurs As…il n’y arrivera jamais. Ce qui fait que notre mise est ici nécessairement EV+ dans ce coup précis, nous gagnerons de l’argent sur le long terme à miser.

La conclusion de tout ceci est que la mise avec notre 66 va faire folder suffisamment de mains en face pour faire du profit sur le long terme. Sachant que nombre de ces mains avaient une équité tout à fait correcte, nous transformons contre certaines d’entre-elles un coup que nous aurions dû remporter 3 fois sur 4 en un coup que nous remportons 100 % du temps, face à 98o par exemple. En d’autres termes, nous nous protégeons de ces mains. Nous ne misons ni en value, ni en bluff, mais notre adversaire va tellement folder que cela nous satisfait de remporter le pot avec une main fragile. Nous nous protégeons également de la potentielle agression adverse. Certains se demandent parfois quel est leur plan une fois payé ? La réponse est simple : aucun ! En effet, sur le long terme, nous faisons notre profit au flop, ce qui se passe après est un bonus. Pour simplifier les choses, disons que si notre adversaire fold suffisamment ici, à tel point que notre mise est rentable sur le long terme avec notre 66, et bien nous sommes satisfaits.


QUELLES SONT LES LIMITES DE NOTRE PLAN ?

Le plan précédent semble séduisant et il l’est…à condition de ne pas en abuser. Plus d’un joueur se retrouve avec des résultats moyens à force d’utiliser trop souvent de bonnes idées. En effet, dans notre situation, nous avons énormément de mains que nous pouvons penser à miser en protection. Après tout, la logique vaut aussi pour des mains comme A2o, 76s ou même ATo. Si nous misons toutes ces mains, nous pouvons nous retrouver à miser énormément de mains moyennes, notre range va commencer à s’affaiblir. Un joueur compétent pourra rapidement s’en rendre compte et adopter des antidotes efficaces. Il pourra par exemple check/raise le flop agressivement ou encore payer notre mise pour voir notre action à la turn et en cas de check, faire une grosse mise à la river. Des lignes de jeu très désagréables quand nous possédons ce genre de mains…Nous devrons donc parfois opérer une sélection dans les mains que nous souhaitons miser en protection afin de ne pas nous retrouver à miser trop de mains moyennes. Notons que des mains comme QQ ou K3s rentrent moins dans le cadre de la mise de protection. Elles seront le plus souvent soit misées en value directement, soit checkée sans craindre qu’une main comme 98o ou QJo leur repasse devant. Au contraire, elles seront mêmes ravies que ces mains touchent un de leurs rares outs à la turn puisqu’elles leur donneront probablement un peu d’action à ce moment là.


QUELLES SONT LES AMELIORATIONS POSSIBLES DE NOTRE PLAN ?

Bien que checker au flop soit risqué, nous pouvons aussi parfois accepter de prendre le risque de le faire si nous pensons pouvoir être récompensé de cela. Un cas se présente lorsque nous savons que notre adversaire a pour habitude de miser dès que nous faisons preuve de faiblesse. Nous pourrions alors envisager de checker certains de nos mains fragiles au flop, de cette façon, plutôt que de faire folder des mains que nous battons déjà, nous pourrions payer une mise potentiellement en bluff à la turn. Nos différents reads ainsi que notre tracker pourront nous y aider. Nous allons cibler les profils agressifs avec de bons taux d’Agression Factor (AF) et des stats de Probe bet pour Poker Tracker 4 ou de Turn bet vs missed Cbet pour Hold’em Manager 2 au dessus des 50 %. Nous prenons le risque de donner une carte gratuite afin de récupérer une mise. Nous privilégierons peut-être également des mains comme A7s pour checker. Nous avons 5 outs pour améliorer mais surtout, notre adversaire pourrait être tenté de miser une scare card à la turn comme un As, ce qui manque de chance pour lui, constitue l’un de nos outs…


LES DIFFERENTS PROBLEMES DE TERMINOLOGIE

En parcourant les forums, nous nous rendons compte que le concept de protection a parfois plusieurs acceptions. Pour certains, il s’agit essentiellement, comme dans notre exemple, de faire folder des mains que nous battons mais qui ont une bonne équité face à nous. Pour d’autres en revanche, il s’agit de ne pas laisser l’adversaire réaliser son équité à moindre frais. On voit par exemple souvent parler de protection avec un brelan sur un board riche en tirages afin de se protéger de ces mêmes tirages. Sauf que ces tirages vont payer, le joueur ne se protège pas de la réalisation de l’équité ces derniers, simplement, il fait payer au prix fort la réalisation de cette équité. D’autres appellations ont également eu cours et étant donné qu’il n’y a pas d’instance officielle qui décide des termes officiels au poker, nous nous contenterons ici de préciser que le concept auquel nous faisons référence est à mettre en relation (sans pour autant être équivalent) avec ce que nous appelons « Tuer l’équité », « Vol d’équité » ou encore « Deny Equity ». Par notre mise, nous tuons, nous empêchons la réalisation de l’équité de certaines mains. De plus, nous nous protégeons de mauvais scénarios où l’adversaire va agresser notre main moyenne.


CONCLUSION 

Après nous être posé la question au flop de la value, du bluff et de la possibilité d’emmener une main ayant une bonne équité à l’abatage en faisant un check, si aucune de ces options ne nous semble valable, nous considérerons l’option de la mise de protection. Cette mise consistera à faire folder un grand nombre de mains ayant une bonne équité chez notre adversaire de manière rentable et de l’empêcher de nous faire folder la meilleure main par son agression. Cependant nous éviterons les stratégies caricaturales : miser un trop grand nombre ce type de mains nous exposera à des contre stratégies et à devenir exploitables nous mêmes. De même, nous devrons parfois accepter de prendre certains risques pour provoquer des erreurs chez notre adversaire, au poker, nous ne pouvons pas toujours nous protéger que de mauvaises choses arrivent…


*cf de mon article précédent, Les secrets du value bet, Bibliothèque de la pleïade 2018

**L’équité d’une main représente le pourcentage de chances qu’elle a de gagner jusqu’à la river

 

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Présentation de Freudinou


Joueur de poker professionnel et coach sur Poker Académie depuis 2013, Freudinou a coaché à ce jour plus de 150 joueurs dont certains sont aujourd’hui professionnels. Il peut coacher des joueurs jusqu’en NL 30, son approche se veut construite et organisée. Psychologue de formation, l’aspect mental du jeu, encore bien souvent négligé, fait partie intégrante de ses coachings. Il a également une bonne maîtrise des logiciels poker (Trackers, Flopzilla, PIO Solver…). Pour plus d'informations, cliquer sur sa fiche coach.

 

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